Martial Victorain

LE MIMÉTISME

DU CAMÉLÉON

(LA MÉMOIRE DANS LES YEUX)

(Roman)

 

 

L’univers est un arbre,

Dans cet arbre, la Terre est un fruit.

Dans ce fruit, l’Homme moderne est un ver.

M.V.

« Dans la nuit noire, sur la pierre noire,

Une fourmi noire.

Dieu la voit. »

Proverbe arabe

                                                                      

                   

Premier Signe Avéré

District de Warrington,

Risley,

Nord de l’Angleterre, 1935

 

 

Le vieux William Shelden était à son poste d’observation derrière la fenêtre de sa cuisine. C’est là qu’il passait une heure chaque matin depuis qu’il était veuf et que Rosanna — sa défunte femme — lui fichait la paix avec des breakfasts à rallonge dont il n’avait que faire. Depuis qu’il était seul, il pouvait enfin prendre le temps d’observer la vie. C’était la chose la plus importante qu’il n’ait jamais aimé faire sur Terre : observer la vie ; essayer de comprendre comment fonctionnent les choses et la nature. Il avait observé beaucoup tout au long de ses quatre-vingts années d’existence et appris tout autant à lire à travers ces observations méticuleuses et passionnées : la goutte d’eau qui se forme à la pointe d’une feuille d’arum et prévient qu’il va pleuvoir ;le vol nuptial de la reine des abeilles préparant l’essaimage dans l’été qui approche ; la course des fleurs d’hélianthes, charmeuses de soleil ; le jeu de la lune, ascendant ou descendant, gibbeux ou bien lisse, qui indique si le jardin sera fertile et le grain bon pour la récolte ; l’épaisseur des pelures d’oignon précisant les rigueurs de l’hiver à venir... Tout ça sans oublier le comportement déroutant de ses congénères qu’il ne parvenait pas souvent à comprendre.

Et maintenant, il observait les mésanges bleues…  

Une tasse de thé noir posée sur une soucoupe de porcelaine fumait sur le petit guéridon à côté de lui. Chaque matin, à la même heure, il se tenait là, assis sur sa chaise paillée, une couverture à carreaux tirés sur ses jambes, et sa paire de jumelles posée par-dessus, à ne pas bouger, attendant que vienne la petite mésange bleue. Toujours la même. Toujours à la minute près. Réglée comme un rossignol de carillon.

Tout au long de sa vie, jamais il ne lui avait été donné d’observer pareil spectacle…

Le marchand de lait arrivait, la sonnette de son triporteur tintait deux fois pour annoncer son passage ; il posait la bouteille de lait, prenait les trois pennies dissimulés sous la latte de bois branlante du perron et disparaissait en direction des maisons voisines. Lorsque le triporteur n’était plus à portée d’yeux, deux minutes plus tard, tout au plus, elle arrivait. Battements d’ailes rapides ; survole de l’objet par de brefs allers-retours lui servant à s’assurer que la voie était libre et elle se posait sur le goulot de la bouteille de lait. Commençait alors un becquetage appliqué de la capsule en carton qui finissait par céder.

Ce n’était pas tant le fait que le petit animal boive dans sa bouteille avant lui qui intriguait ou dérangeait William Shelden, non, ce que le vieil homme essayait de comprendre, c’était la façon par laquelle l’oiseau avait bien pu se « renseigner » pour savoir que la bouteille contenait du lait ?

Chaque matin donc, à la même heure exactement, le vieux se trouvait derrière la fenêtre de la cuisine, immobile sur sa chaise paillée, dissimulé derrière sa paire de jumelles. Et chaque matin, le petit oiseau bleu et jaune arrivait.

Le même schéma se reproduisit ainsi tous les matins durant près de cinq ans ; depuis ce jour où le vieux avait trouvé la première capsule déchirée d’une bouteille.

Et pendant que William Shelden vieillissait et qu’il observait toujours et encore, essayant de comprendre sans jamais se lasser, la petite mésange s’occupait à venir boire au goulot de sa bouteille de lait.

Un jour, il fut décidé que l’Angleterre entrait en guerre contre l’oppresseur nazi et la récession fit le reste… Le livreur de lait fût privé de matière première et dû mettre fin à son activité de livreur de lait.

Et bien que le ciel sur l’Europe s’assombrissait, on but en Angleterre à cette époque-là, le thé sans nuages… de lait, bien entendu.

La petite mésange bleue ne vint plus et William Shelden laissa ses jumelles de côté, rangées dans leur étui de cuir et dans le tiroir du haut de la commode en bois de rose au salon.

Combien de temps vivait une mésange ? Cette question perturba le vieil homme pendant les quatre années que dura le conflit. Après quoi, l’armistice fut proclamé. Le livreur de lait pu reprendre ses activités de livreur, la petite mésange, à nouveau tremper son bec dans le liquide blanc, et le vieil homme, ressortir ses jumelles pour une joie tout intérieure.

Mais ce qu’ignorait William Shelden, resté pensif à boire son thé noir derrière la fenêtre de sa cuisine, c’est qu’une mésange bleue ne vit pas plus de cinq ans et que par conséquent ce n’était plus le même oiseau qui, sous ses yeux, se gargarisait du précieux liquide.

Ce que le vieux ne sut pas non plus, c’est qu’au même moment, on ignora par quel miraculeux phénomène, au Danemark, en Finlande, et partout ailleurs en Europe, les mêmes petites mésanges bleues, de la même manière, se mirent toutes à décapsuler des bouteilles de lait identiques et à boire le même précieux liquide.

Un jour, William Shelden mourut. Il s’éteignit tel un cierge d’église passant dans un courant d’air ; il vacilla un peu au milieu de sa cuisine avant d’être soufflé par la mort et de s’effondrer. Il emporta avec lui bien des secrets glanés durant ses longues, très longues années d’existence qu’il passa à observer. Mais ce qu’il ne sut ni ne découvrit jamais fut de savoir de quelle manière la petite mésange bleue avait su qu’il y avait du lait dans sa bouteille.

PREMIERE

PARTIE

« Nul ne peut atteindre l’aube sans

Passer par le chemin de la nuit. »

Khalil Gibran

CHAPITRE 1

 

 

Quelque part en France,

Mai 2006.

 

L’Homme avait la main posée à plat et caressait la surface lisse et transparente du vitrage. Le contact avec sa paume était un bon indicateur. Il prenait de cette manière la température qu’il faisait à l’extérieur. Tout du moins, essayait-il de s’en donner une vague idée.

Depuis neuf mois qu’il se trouvait enfermé entre les murs de ces quinze mètres carrés, cette façon de procéder était devenue une sorte de rituel, un passe-temps et presque un réflexe. C’était également une manière de se rappeler qu’il avait basculé dans une autre dimension et qu’un autre monde demeurait en dehors de lui…

Il sortait de son lit, ou s’extirpait de son fauteuil, et se dirigeait en boitant vers cette seule fenêtre, que comptait la pièce.

S’informer ainsi de la météo ne lui servait pas à grand-chose à vrai dire, mais maintenir un repère avec l’extérieur et avec une autre réalité était devenu vital. Cela lui donnait encore la force nécessaire d’exister.

Le soleil d’un printemps timide se répandait par petites pincées entre les branchages des arbres du parc et glissait en ce début d’après-midi sur le linoléum de la chambre.

Après avoir pris la température, l’Homme, généralement sortait de la poche de son jogging un paquet de cigarettes. Il tirait sur le coulisseau de la fenêtre à glissière et allumait une tige de tabac dans l’entrebâillement bloqué à quinze centimètres. Sans cette précaution, il aurait immanquablement déclenché le système d’alarme incendie comme déjà cela s’était produit à deux reprises, chamboulant en quelques secondes toute l’organisation de l’établissement.

La chambre qu’il occupait au rez-de-chaussée se trouvait ombragée une grande partie de la matinée ; écrasée par l’imposante stature d’un cèdre enraciné à quelques dizaines de mètres et dont les effluves douçâtres parvenaient par cet entrebâillement jusqu’aux narines de l’Homme.

Passé cet interlude de mi-journée, le soleil parvenait à s’échapper de la cime du grand arbre et la lumière entrait plus directement dans la pièce.

Cela faisait neuf mois qu’il n’avait pas remis les pieds chez lui. Comment allait se dérouler ce retour auquel il avait si souvent pensé et qu’il redoutait tant ? Serait-il capable de s’adapter ? Accepter n’aurait pas été le mot juste ; adapter était mieux approprié.

Neuf mois qu’il se remémorait les mêmes images. Neuf mois que la place Clichy tournait en rond dans sa tête et qu’il cherchait à s’en échapper, à comprendre, se demandant par quel chemin il avait été possible qu’il en arrive là. Comment ?

***

Place Clichy,

9 Mois plus tôt.

Assis à la terrasse d’un café…

Il faisait chaud en cette belle fin de matinée.

Un cerf-volant noir très haut dans le ciel s’étirait au dessus des tuiles de Paris. Ce cerf-volant était en réalité un vol d’étourneaux menant un drôle de ballet. Chaque oiseau, avec une synchronisation parfaite viraient à l’équerre, d’un côté, puis de l’autre, piquaient en flèche, remontaient en chandelle, piquaient à nouveau… Mais l’Homme ne voyait rien de cet étrange ballet. D’ailleurs, personne, ici-bas, tout comme lui, ne prêtait attention à ce spectacle surprenant et inhabituel se déroulant au dessus de leurs têtes.

Paris, en ce mois d’août, se donnait des airsde jeune femme, brune et presque méditerranéenne. La capitale devenait lascive et intrigante.

Ce jour-là, elle était Espagnole, se souvenait l’Homme. Et bien que toujours pressée, la cité semblait se mouvoir au ralenti et vouloir profiter du soleil qui agitait avec flegme, comme des pans de robe andalouse, des volutes de chaleur éparpillée.

S’élevaient alors, de ses trottoirs soupirants d’ennui, des odeurs de bitume ramolli.

C’était dans le décor de cette cité anémiée que l’Homme se tenait assis à la terrasse d’un café, seul.

Un Arabica éthiopien fumait sur la petite table de marbre devant lui.

L’air étouffant et sans nuages se trouvait maintenu en suspension entre le macadam surchauffé et les sous-pentes vertigineuses des immeubles écrasants. La bouche de métro située non loin, nauséeuse, déglutissait avec paresse des passants moites et fatigués. D’un pas lourd, les silhouettes se laissaient happer par petites grappes aussitôt emportées vers les escaliers affolants de la monotonie et de la modernité : une mécanique urbaine huilée et réglée avec précision par des mains de maître, aurait-on dit.

L’Homme prenait de profondes inspirations sur le filtre d’une cigarette. Pensif et paraissant satisfait de lui, il regardait à travers les volutes bleutées des fumées de nicotine tout ce défilement de visages sérieux et ordonnés, tous ces faciès inconnus, appliqués et pâles, malades et studieux à conserver une longueur d’avance sur le cadran horaire qui les conduisait à la machine ou au bureau.

Il les regardait être déglutis, se faire avaler sans résistance, ou presque, par le ventre jamais rassasié de la ville, tels des rats pris au piège d’une ratière.

L’Homme était convaincu d’être au dessus de toute cette médiocrité : inaccessible et sans horaire ; un orchestrateur de cette incroyable symphonie jouant une mélodie ordinaire des plus ennuyeuses.

Cette cadence en décadence lui donnait le tournis. Elle lui faisait penser qu’il se trouvait en présence d’une grosse lessiveuse essoufflée, mais jamais fatiguée de tourner sur elle-même. Une lessiveuse comme un monstre mécanique qui passerait son temps à laver, blanchir, rincer et essorer des vies potentiellement illusoires. Toutes ses petites vies passantes, cassantes, ombres éphémères appartenant à une espèce primitive dont il avait appris, lui, l’Homme, à se tenir prudemment écarté.

La société était une danseuse de flamenco et des millions de silhouettes partout identiques, gouttes à gouttes de foules improbables, au quotidien se trouvaient piétinées.

***

Passant la main dans l’entrebâillement à coulisseau, il écrasa ce qui restait de sa cigarette sur le larmier métallique de la fenêtre, et d’une pichenette, il éjecta le mégot dans le vide devant lui. Il resta dans la même position, sans bouger, à renifler par l’interstice de cette fenêtre les effluves de térébenthine venant du grand cèdre. Il se demandait quelle heure il pouvait bien être et combien de temps il devrait encore attendre. Il prêta l’oreille au silence. Une certaine impatience le gagnait.

***

Bien qu’assis, l’Homme paraissait grand et ses jambes étirées sous la table de marbre confirmaient cette impression.

Il portait une paire de lunettes de soleil ce jour où tout avait basculé dans sa vie : des Prada Sunglasses indice 3, derrière lesquelles il dissimulait des yeux gris, cernés et rougis par trop de fatigue accumulée. Il faut dire que l’Homme faisait face à une succession de réunions difficiles à négocier, et que, depuis près de quarante-huit heures, il ne s’était pas retrouvé en position horizontale.

Cette paire de lunettes tranchait par le travers un visage oblong, rigide, affligé d’une mâchoire taillée en deux angles droits.

Au-dessus du visage le cheveu noir était épais, forcé par des colorations artificielles.

Cette apparence austère le faisait immédiatement supposée d’une rigueur sans faiblesse.

L’Homme avait trente-neuf ans, une barbe de trois ou quatre jours et deux rangées de dents incroyablement blanches fendaient l’univers de son teint d’aluminium.

Toutes ces caractéristiques réunies — bien qu’il n’en fut rien — auraient pu le faire passer pour un noceur, un nocturne échoué jusqu’à cette heure tardive du jour.

Il transportait avec lui une mallette de cuir verrouillée à son poignet par un bracelet menotte et se trouvait campé dans un costume gris sans autre couleur. D’ailleurs, tout était gris et sombre en l’Homme : la peau, le visage, les yeux, la vie, les soirées, les rêves, le passé, le présent, l’avenir… Tout était d’une agitation sans cesse renouvelée et barbouillée dans les mêmes teintes. Son âme, elle aussi était grise. Et tout cela était imprégné d’un gris unique et épais dans lequel il paraissait se complaire et se satisfaire.

Le stylo épinglé à la poche intérieure de sa veste blaser Tom Ford, lui aussi, était gris.

Il aurait eu à ce moment-là besoin de repos et de détente, à n’en pas douter. Mais du repos, l’Homme n’en prenait plus depuis longtemps. Pas le temps. Plus le temps. Le monde tournait trop vite, et il avait la nébuleuse impression de tourner avec lui, d’entraîner ce monde imparfait dans l’empreinte de chacun de ses pas. Et c’était peut-être bien là, dans le fond, qu’avait été son erreur, celle de trop, sa bouche de métro à lui en somme : avoir perdu la notion délicate du temps.

L’Homme était persuadé que, le jour où il s’arrêterait de tourner, la terre cesserait de tourner à son tour, que les bouches de métro cesseraient d’avaler et que tout finirait par sombrer dans le chaos. Que toute cette mécanique de précision, arrangée et ordonnée avec soin, s’enraierait. C’était comme ça, il n’y avait rien à faire ; le monde était à sa botte et attendait chaque matin que l’Homme se lève pour se lever à son tour. Sa vie à cette époque se passait d’une semaine à l’autre, d’année en année, au bout d’une ligne de mire sans fausse note ni accroc. Une ligne rectiligne, parfaitement tracée et ajustée au laser de la mondialisation. Douze ans que cela durait. Plus d’une décennie que tout était pensé, millimétré, et dirigé de main de maître : la sienne. Plus d’une décennie durant laquelle il avait œuvré sans relâche dans l’unique but de parvenir à se maintenir au sommet de la pyramide. Au dessus et à l’écart de la foule ; de cette masse étourdissante et asphyxiante qui engendrait tant de truisme et d’insuffisance.

Plus d’une décennie, jusqu’à ce jour de trop…

Et c’était peut-être bien ce petit empire qu’il représentait à lui seul, que l’Homme savourait ce matin-là, Place Clichy, arborant au coin des lèvres un sourire discrètement exalté.

L’Homme s’appelait Simon Lymberkowsky ; il était arrivé en France dans les années soixante-dix, parmi les maigres bagages de ses parents polonais.

Fils unique de Mattheus et Helena Lymberkowsky, Simon n’avait aucun souvenir des premières années de sa vie et ne désirait pas en avoir. Il savait seulement que son père avait été mineur de fond dans la petite bourgade de Wieliczka, située non loin de Cracovie. Comment, durant des années celui-ci avait cherché dans les strates de sel de l’immense mine de la région, une manière d’échapper au joug militaire du général Jaruzelski.

Un jour, l’opportunité avait souri à Mattheus et Helena. Un réseau de passeurs les avait contactés et moyennant une bonne partie de leurs économies, les avaient aidés à se glisser sous le rideau de fer du bloc Soviétique. Après quoi, au petit matin d’un mois de mars brumeux et froid, ils s’étaient retrouvés à Lyon, perdus et engloutis sous l’immense serre de la gare de Perrache.

Simon, emmitouflé et tenu au chaud dans des vêtements trop grands, venait d’avoir trois ans.

C’était tout ce qu’il savait de ce passé et ne désirait pas, en connaitre davantage.

S’il devait à des ancêtres Polonais de trainer partout avec lui ce patronyme à rallonge : Lymberkowsky, depuis longtemps Simon avait renié ces origines, tant polonaises, qu’ouvrières. Depuis longtemps il avait coupé les ponts familiaux et s’était arrangé pour que soit amputé de la même manière, son patronyme.

C’est comme ça que depuis, sur ses papiers d’état civil, on pouvait lire : Simon Lymbert.

Riche, très riche même, se situant lui même au-dessus de tout et de tous, Simon Lymbert était connu, respecté et redouté dans les milieux financiers où la spéculation va bon train, où l’on vend tout et n’importe quoi. Milieu où tout à un coup, une valeur marchande, où tout se monnaie sans scrupule, ni état d’âme. Aucun.

Autodidacte, Simon ne devait sa fortune qu’à la seule sueur de ses ambitions. Il s’était bâti en partant au plus bas de l’échelle, avait gravi, barreau après barreau, la vertigineuse ascension du monde de la finance et des affaires. Un monde sans pitié et sans entracte, jamais. Un monde qu’il avait conquis à la vitesse d’un supersonique.

Le web, internet, des milliers de sites électroniques vendus dans le monde entier, aux marques les plus grandes, aux enseignes les plus respectées et les plus prestigieuses de la planète. Du marketing pur.

Entré à l’âge de dix-sept ans dans une petite entreprise de dépannages informatiques commercialisant des composants électroniques réputés inviolables, Simon était très vite parvenu à déjouer les secrets de ces machines du progrès.

Il était resté huit années aux services de l’entreprise avant de se décider à voler de ses propres ailes.Et huit années, ce fut le temps nécessaire à son apprentissage, à sa familiarisation avec la profession et le matériel dont l’évolution exponentielle se propageait à la vitesse d’un tsunami. Mais ce que Simon Lymbert avait appris mieux que tout et mieux que tous durant ces huit années, au-delà des composants électroniques et des cartes mémoire toujours plus puissantes, c’était comment tirer à lui les ficelles du commerce ; comment réussir l’astucieux démêlage de petites combines permettant d’arrondir ses fins de mois en engrangeant de substantiels à-côtés.

En plus de parfaitement maîtriser l’art du dépannage, il avait donc très vite appris à en tirer tous les bénéfices.

La technique était relativement simple et très efficace. Bien rodée. Celle-ci consistait à injecter des programmes nécrosés au sein même des systèmes qu’il dépannait, infectant, par-ci, par-là, les réseaux de la clientèle de son employeur.Une fois le processus enclenché ne lui restait plus alors qu’à proposer ses propres services à une clientèle de mécontents.

Il avait fallu être prudent et ruser afin de ne pas être débusqué. Simon l’avait été.

Le ver était dans le fruit.

Suivant le même principe consistant à toujours conserver une longueur d’avance sur la concurrence, Simon Lymbert était aujourd’hui à la tête d’une solide société implantée en bourse. Une société plus gourmande que jamais et, par conséquent, toujours plus opulente : la CILEC (Compagnie Internationale Lymbert Électronique Concept).Dépassant continuellement de plusieurs têtes ses adversaires dans le domaine de la publicité et de la protection informatique, la CILEC se taillait une confortable part de marché sur la scène internationale. 

Sans doute était-ce là une raison suffisante pour que l’homme d’affaires regarde ce matin-là, depuis sa place en terrasse, comme s'il fut campé au sommet de son investiture, toute cette agitation citadine qu’il qualifiait de « déconvenue ».

Derrière ses lunettes noires se cachait une expression de dédain. Et tandis que ses lèvres épaisses et sèches embrassaient par alternance un filtre de cigarette, se dessinait encore au coin de sa bouche un rictus d’amertume trahissant cette aversion.

Simon Lymbert avait toujours eu le plus grand mal à comprendre et à admettre cette masse moutonneuse prête à tous les sacrifices. Toutes ces vies égrainées en silence, dévouées et obéissantes au-delà de l’entendement.

Mais ne fallait-il pas une organisation à toute chose ? Une hiérarchie structurée et respectée ?

Encore aujourd’hui, bien que sérieusement émoussée dans ses convictions par le malheur qui le frappait, cette évidence restait pour Simon une certitude.

Car tout au fond de lui, l’homme d’affaires conservait le sentiment de mépriser l’humanité. D’une manière maladive et contenue ; de mépriser l’humanité pour toutes ses formes de faiblesses, ses médiocrités, sa lenteur à comprendre et à admettre les choses. Sa difficulté à accepter qu’il puisse y avoir des différences entre les êtres, des infériorités génétiques. Les belles paroles que répandaient des utopistes prônant une égalité parfaite, une juste répartition des chances et des choses, cette idée même était irrecevable dans la tête de Simon Lymbert. La sélection était un concept naturel défiant toutes les théories essayant de prouver le contraire. Il y avait d’un côté les obéis, et de l’autre, les obéissants. L’histoire des hommes depuis la nuit des temps se répétait et empruntait ce chemin logique et naturel. C’était ainsi, et il ne fallait surtout pas déroger à cette logique, bousculer les puissances occultes et vouloir changer quoi que ce soit à cette vérité idoine. L’important étant de se trouver du bon côté de la barrière. Et Simon avait tout fait pour cela. Alors, cet entêtement que l’humanité avait parfois à ne pas vouloir devenir une enclume sous la masse, cela agaçait Simon Lymbert.

Ce matin là, en s’engouffrant dans cette bouche de métro, l’humanité, par petites grappes obéissantes, moutonnait sous l’œil du berger aguerri.

***

Il venait de rallumer une cigarette en recrachant la fumée de nicotine du côté du grand cèdre. Il se souvenait avec une acuité remarquable, une clarté presque parfaite, de chaque moment de cette journée là.

Après avoir bu son café, il en avait commandé un autre…

***

Pensivement, les deux coudes symétriquement calés sur le marbre de la table, les pouces engoncés au creux des pommettes, il se malaxait à présent les tempes. C’était sa manière de faire, un tic ou un toc qu’il employait chaque fois qu’il était satisfait de lui. Et ce matin, satisfait, Simon l’était.

Il malaxait et détendait ainsi sa cervelle, cet organe génial et hors du commun qu’il se réjouissait de posséder à la moindre occasion.

Seul, assis à la terrasse de ce café moucheté de parasols rouge-vert, sous ce ciel de plomb n’en finissant plus de s’alourdir, Simon Lymbert était satisfait de lui, et, même, très satisfait.

Les reflets dans les verres fumés de ses Prada Sunglasses accrochaient par moment des éclats de ciel argentés dans lesquels tournoyait encore le cerf volant d’étourneaux. Au loin, des nuages s’amoncelaient, s’apprêtant à envahir tout l’espace bleu du vide compris entre les toitures des immeubles.

Mais pourquoi n’avait-il pas pris la peine d’ôter ces satanées lunettes ? Cette question n’en finissait plus de le maltraiter, et longtemps encore, elle viendrait le harceler.

Le cellulaire qui se trouvait posé sur la table devant lui s’enclenchait par alternance depuis quelques minutes. L’appareil faisait résonner sur le marbre son vibreur électronique et tournait sur lui-même en imitant les bourdonnements d’un insecte pris au piège. Simon semblait ne prêter aucune attention à l’objet s’agitant ainsi.

Ses index tournaient toujours.

Absorbé par une catalepsie qui le retenait ailleurs, il fixait maintenant, mais sans le voir, le rebord du trottoir et le bitume ramolli par les assauts répétés du soleil.

À cet instant précis, la seule chose qui comptait à ses yeux, c’était le contrat juteux qu’il venait de faire signer à une firme asiatique ; les millions d’euros qu’une telle transaction représentait. Tout le reste, sans commune mesure, comme les rats s’enfonçant dans la gueule affolante du métro, ne lui était qu’indifférence. Ce qui comptait, c’était ce chiffre et lui seul. C’était lui qui le rendait intérieurement béat et lui donnait une folle envie de tourner avec la danseuse de flamenco aux talons appointés… L’envie de la prendre dans ses bras et d’entrainer avec elle le monde dans un mouvement frénétique et voluptueux. C’était le centième de point que ce chiffre allait faire gagner à la compagnie portant son nom et cotée en bourse qui le transcendait dans un état pareil.

Cette transaction, à elle seule, était une bonne raison de jouir en silence noyé au milieu de toute cette médiocrité, assis à la terrasse de ce café sans conséquence.

La cupidité de Simon Lymbert était une autre de ses facettes. L’argent : une autre de ses extravagances.

Pour la énième fois, son Blueberry s’était mis à vibrer et il s’était enfin décidé à répondre.

***

Il se rappelait presque mot pour mot la conversation qu’ils avaient eue.

***

— Oui, Kate ?

— Simon, tout le monde t’attend ici, qu’est-ce que tu fabriques ?

Slowly my Goldfish. I am sorry.

— Ta prononciation est à chier, Simon ! Tu es où ?

— Je viens tout juste d’en finir avec les Nippons. Tu aurais dû voir leurs têtes... Je les ai débridés, crois-moi ! Le contrat est dans la poche. Il tapota du bout des doigts le flanc de la mallette posée à plat sur la table devant lui.

— Je suis sérieuse, tu es où ? répéta encore la voix féminine.

— Mais, je viens de te le dire. Je souffle un peu sous le beau soleil de Clichy. 

Simon leva la tête pour jeter un œil au ciel et étayer ses propos. Il ne remarqua pas, très haut, le ballet des étourneaux n’en finissant plus de virevolter. Il ajouta simplement, d’une voix qui s’était fait un ton plus grave :

— Un soleil qui se voile toutefois. 

— Tu veux dire que tu es encore à Paris ! Et ton rendez-vous ? Je leur dis quoi ? Simon, tu exagères ou te fous de moi ?

— Tu sais, Goldfish, c’est contrariant les Chinois. Leur vendre de l’électronique c’est un peu comme refourguer un stock d’Esquimaux chocolat à des Inuits. 23 heures de négociations ! Fallait tenir la distance, crois-moi. Mais je les ai eus aux forceps. Tout est en ordre.

— Tout fini toujours par être en ordre avec toi, tu le sais très bien.

— Je t’invite ce soir. Un restaurant pour fêter ça, qu’est-ce que tu en dis ? Avoir cuisiné les Chinois m’a ouvert l’appétit. Je mangerais volontiers japonais pour changer un peu... J’ai très envie de sushis et… de toi.

— Simon ! Tu ne peux pas me laisser toute seule avec Darrieux ! Il est venu avec toute son équipe. Ils sont sept qui t’attendent. Je leur dis quoi, moi ?

— Qu’ils aillent se faire foutre !

— S’il te plaît, Bébé, aide-moi. 

La voix de son interlocutrice s’était adoucie d’un coup et faite plus mielleuse.

— Ah, voilà qui est nettement mieux, Goldfish... Mais dis-leur ce que tu veux. Je ne sais pas, moi… Pour ce qui est des bobards tu devrais arriver à te débrouiller… Je serais à Lyon dans, disons…

Simon (qui n’avait pas 40 ans et possédait déjà une Rolex…) jeta un rapide coup d’œil à sa montre.

— … trois heures ! D’ici là, invite-les à déjeuner. Propose-leur un golf ou une partie de Monopoly. Ce que tu veux.

— Dans trois heures ! Mais tu n’es pas sérieux ?

— Oh, que si je le suis. Allez, je te laisse, Goldfish. Mon café est après refroidir. J’ai horreur du café froid.

— Merde, Simon ! Attends ! »

Simon n’avait pas attendu. Il avait raccroché et commandé aussitôt un autre café.

L’Homme d’affaires ne buvait jamais de café froid, ni même tiède.

***

Il pensait à Kate à présent, au fait qu’elle seule avait été à ces côtés durant ces longs mois de descente en enfer. Lorsqu’il était sorti du coma et que le diagnostic était tombé : intraitable, définitif, froid. C’est sa main qu’il avait trouvée et saisie, tendue dans le noir absolu de ses abysses. C’est à elle qu’il s’était raccroché pour ne pas être définitivement broyé par l’inacceptable et la douleur : à cette main et à sa voix, à ses parfums.

Il repensait souvent à la première fois qu’il l’avait vu, à son délicieux accent Irlandais reconnaissable entre tous, à son adorable petit cul qu’il vénérait par-dessus tous, à cette jolie garce avec qui il couchait et partageait depuis cinq ans son appartement grand standing sur la colline. Il n’avait qu’elle : Kate. Elle n’était pas comme les autres ; une femme plutôt au dessus du lot. Bien que Simon souvent ait mis les femmes d’accord entre elles en leur accordant à toute la même place sur l’échelle de sa conscience : celle se situant juste en dessous de sa ceinture. Kate avait quelque chose en plus ; quelques chose de séduisant ou d’accrocheur qu’il ne parvenait cependant pas à définir. Parce qu’il fallait bien qu’il se l’avoue : même ses virées, ses petits extra à gauche et à droite dont il ne s’était jamais privé, n’étaient pas parvenus à la remplacer. Il avait besoin d’elle. Et aujourd’hui plus que jamais, elle restait son officielle.

Plus le temps s’était avancé et plus il s’était aperçu de cette évidence.

Et aujourd’hui, plus qu’à tous autres moments, il se rendait compte de cet attachement qu’il ne s’expliquait pas.

En plus d’être l’homme d’affaires pugnace et mercantile qu’il n’était plus nécessaire de présenter, Simon Lymbert se reconnaissait un esprit pragmatique.

Il avait conscience de cela et en éprouvait une satisfaction à peine contenue.

Ainsi, dirigeait et régissait-il d’une poigne de fer une cinquantaine d’employés, dont Kate O’Leary, en intégrant l’entreprise, avait été à ses débuts un électron comme les autres.

Débarquée de Belfast, la belle rousse à la chevelurede feu, vingt-cinq ans à l’époque, avait été recrutée à un poste de second régisseur d’administration.

À cette seconde même où pour la première fois elle avait pénétré l’espace de son bureau, il avait eu envie d’elle.  

Il s’était contenu un temps et elle avait évolué comme le reste du personnel, avait faisait parti de cette cour du roi Simon. Cette cour qu’il s’amusait à manipuler selon ses convenances et ses sautes humeurs, jouant à sa guise, le manipulateur.

Et puis, un soir, il l’avait écarté de la meute, l’avait pris sous son aile et sur son bureau. La belle Irlandaise qui avait dix ans de moins que lui s’était laissée faire et avait joui sans retenue derrière les murs capitonnés et insonorisés du bureau. Toutes à sa place auraient fait la même chose, c’était indéniable. Toutes en silence crevaient d’envie un jour ou l’autre de coucher avec Simon Lymbert, symbole de puissance, de fortune et de réussite. Et toutes crevaient d’envie d’être la prochaine inscrite sur sa liste.

***

Après avoir avalé sa troisième tasse d’arabica, il jeta une nouvelle fois un œil à sa Rolex, héla le serveur, paya et quitta sa place en terrasse.

Le soleil se voilait.

Il alluma une autre cigarette et entreprit de marcher un peu le long du trottoir en direction des Batignolles. Il recracha quelques bouffées âcres, toussa un peu.

Une BMW 750, gris métallisé, à cet instant se rapprocha de lui. L’auto roulait au pas, feux de détresse enclenchés.

S’étant senti suivi, Simon, sur lui-même avait pivoté. D’une chiquenaude il avait éjecté sa cigarette et l’auto était venue se garer à sa hauteur, le long du trottoir. En était sorti un homme à la carrure imposante, oreillette pendante sur l’épaule, lunettes et costume noir.

— J’ai failli vous attendre, Philippe, avait lancé Simon, sur un ton de reproche.

— Je vous prie de m’excuser, monsieur. Un accident sur le périphérique. J’ai dû faire un détour, tout était bouché.

— Nous avions dit, midi ! Il est plus trois ! 

Simon, sa mallette solidement cramponnée à la main, sans un autre mot s’engouffra dans l’auto. Derrière ses Prada Sunglasses se dissimulait un regard torve et incisif. Il n’aimait pas attendre. L’inverse, en revanche, était toujours acceptable, et jamais discutable.

***

À ce moment de son récit mental, il s’écarta de la fenêtre à coulisseau. C’est vrai qu’il n’aimait pas attendre. Que fabriquait-elle ? Pourquoi Kate n’était-elle pas encore là ? Il eut une folle envie de l’appeler. Il caressa la cordelette en nylon passée à son cou et au bout de laquelle pendait son téléphone. Mais il réfréna cette envie et revint à la place Clichy, à cette belle et terrible journée du mois d’août.

Se remémorer ainsi chaque détail comme il le faisait depuis neuf mois faisait que chaque jour ressemblait à une torture plus qu’à une thérapie.

Mais peut-être était-ce par cette voix du souvenir que finirait par arriver l’acceptation.

***

Philippe, le chauffeur, referma la portière derrière lui et reprit sa place au volant de la BMW. Il redémarra prestement, laissant trainer derrière eux des émanations de gaz carbonique.

— Nous devons y être à quinze heures, reprit Simon. Tachez d’être précis sur l’horaire cette fois-ci, Philippe.

— Ça nous laisse trois heures à peine !

— Je ne veux pas le savoir ! Débrouillez-vous ! C’est vous qui êtes en retard, pas moi.

— Nous y serons, monsieur. Mais je vais être obligé de commettre quelques extras..., cru bon de préciser le chauffeur avant de changer de rapport.

— Évitez les déviations, c’est tout ce que je vous demande.

Le chauffeur retenu derrière le volant ne broncha pas. Il jeta un rapide coup œil à l’horloge digitale : 12 H 05. Il régla le GPS de l’ordinateur de bord, cala la climatisation à vingt et un degrés et intima discrètement à l’oreille de l’autoradio à commande vocale, l’ordre de s’enclencher. Le piano de Wolfgang Amadeus commença à égrainer ses arpèges en sourdine. Il fit tout cela en roulant et la berline s’enfila mollement sur le périphérique où elle sembla glisser et se fondre dans le trafic.

À l’arrière, Simon Lymbert se détacha du bracelet-menotte qui le reliait au porte-documents. Puis il entra le code digital déverrouillant la double fermeture de la mallette et extirpa de celle-ci un document qu’il parcourut rapidement. Une fois qu’il eut fini de lire et qu’il eut jeté un autre coup d’œil aux signatures attestant la validité du document, il remit celui-ci à sa place et referma la mallette qu’il déposa à ses pieds. Il ouvrit et alluma ensuite l’écran plat du MAC dissimulé dans l’appui-tête du siège devant lui. Le clavier déployé, il commença à cliqueter. Son cellulaire vibra à nouveau. Il décrocha. À l’autre bout, une voix féminine interrogea :

— Monsieur ?

— Oui, Christine.

— Monsieur, les actions ont bougé de 0.6 point en positif.

— Parfait. Que dit la MBSEA ?

— Elle fait le yoyo. Tout comme la DIGITALE COMPAGNIE, d’ailleurs. Actuellement cotée à moins 1 point, mais qui tente de résister.

— Parfait. Vous pouvez déjà annoncer à nos actionnaires que j’ai décroché le contrat avec les Chinois. On devrait grimper encore un peu et ça devrait suffire pour finir de saper le moral de ces deux amuseurs.

— Je vous tiens au courant si quelque chose se passe.

— J’aimerais qu’on ne me dérange pas. J’ai besoin de dormir avant d’arriver à Lyon. Appelez-moi uniquement en cas d’urgence.

— Parfait, monsieur. À tout à l’heure.

— Christine ?

— Monsieur ?

— Darrieux est toujours là ?

— Dans la salle de séminaire au premier, monsieur. Ils sont sept. Madame O’Leary s’occupe d’eux. 

Simon raccrocha et entra encore quelques lignes à l’écran devant lui. Des colonnes de chiffres en provenance de la FWB (place boursière de Francfort) apparurent. Il y décrypta une série de chiffres compréhensibles de lui seul et apparemment satisfait, referma l’ordinateur. Il ouvrit ensuite la porte du petit bar réfrigéré dissimulé dans la banquette arrière et il se servit un verre de Jameson Rarest Vintage sans glace et boisé comme il l’aimait : un whisky irlandais de caractère. Il hésita à rallumer une autre cigarette, et finalement s’abstint. Et alors qu’il sirotait pensivement, dehors, à travers les vitres sans teint il regarda un long moment défilé le paysage dénué de caractère. L’uniformité des plaines, des haies répétitives et la barrière ininterrompue et grise de l’autoroute qui s’étirait. Il y avait là tout ce qu’il n’aimait pas : la morosité et l’immobilisme. Derrière eux la capitale n’était plus qu’une flaque aux formes informes, une tache se diluant sur l’horizon qui s’éloignait. Le soleil avait complètement disparu et de gros nuages noirs galopaient à toute allure dans les hauteurs ; ils parcouraient et envahissaient l’air électrique en provenance duquel une pluie fine commençait à tomber.

Les étourneaux avaient disparu.

Pour la première fois, depuis bientôt deux jours, Simon Lymbert se sentit en sécurité. Fatigué certes, mais très loin de ces deux nuits blanches et de cette longue négociation qui l’avait épuisée. Un léger mal de tête, probablement dû au manque de sommeil, revenait à la charge de manière lancinante. Il n’avait plus qu’une seule envie : se laissé aller et dormir un peu avant d’arriver à Lyon. La perspective d’avoir à s’occuper de Darrieux à son arrivée ne le rassurait guère. Il connaissait bien le vieux briscard pour l’avoir affronté à plusieurs reprises et les ruses du renard étaient des couperets à doubles tranchants. Il n’avait aucune envie de remonter sur le ring. Pas dans cet état, pas aujourd’hui.

Pour s’écarter de cette idée, il s’était mis à soliloquer intérieurement :

« Une fois que je me serai débarrassé de ce vieux encombrant et de sa clique, Kate, je t’emmènerai déguster des sushis dans le meilleur Japonais de la presqu’île. Après ça, on rentrera et je te baiserai. Oh, my Goldfish, je te baiserai et tu aimeras ça. »

Cette pensée lui avait déclenché une émotion érectile. Il avait eu une très forte envie de la jolie rousse, là, tout de suite, dans le confort du cuir de la voiture si cela avait été possible et qu’elle s’était trouvée à ses côtés. Ils l’avaient déjà fait, même en présence de Philippe, imperturbable et professionnel, qui avait continué à regarder sa route, et rien d‘autre. Il avait eu envie d’elle entre l’euphorie du contrat qu’il avait arraché de main de maître et celle du whisky qui le réconfortait et lui grisait les neurones.

Il se servit une seconde lampéedu délicat breuvage et pensa encore.

Parce qu’il se savait, appartenir à une race de prédateurs redoutables ; qu’il se savait égaré et lâché dans la jungle abominable des temps modernes, Simon avait dans ces moments de relâchement et de fatigue, besoin de réconfort. Et Kate, alors, était son meilleur réconfort.

Il se savait être un homme mangeur d’autres hommes, condamné à rester à l’affût jusqu’au bout de son existence, du moins, le pensait-il avant que les choses ne changent... Et ce comportement lubrique, sournois, l’amenait nécessairement à évoluer seul.

En dehors, donc, de cette effroyable claustration dans laquelle il s’était enfermé, Simon Lymbert n’avait aucun ami dans le sens que l’on peut naturellement admettre et concevoir du mot ami.

Il évoluait dans un cercle restreint, à l’intérieur d’un périmètre bien défini. Il s’était retrouvé propulsé au centre de cette forme géométrique depuis le premier jour où il en avait franchi la ligne. Ce cercle était réservé à une caste d’initiés au sein de laquelle il existait désormais sans interruption. Cette soif de super puissance et de reconnaissance, cette faim sans fin qui l’animait était devenue sa pompe à morphine. Il se sentait atteint d’une névrose, d’une assuétude profonde et sans substitutif ou sevrage possible. Il se savait retenu dans l’enceinte de cette chambre forte de laquelle on ne sortait jamais après y avoir pénétré.

Mais, dans ces moments d’angoisse qu’il lui arrivait de traverser, toujours il se retrouvait en équilibre, étayé d’un côté par la vertigineuse sensation de cultiver le syndrome de la toute-puissance, et de l’autre, par celui morbide et abominablement terrifiant d’être mortel. Juste mortel et identique à chacun.

C’est par la mort qu’arrivent tous les déclins.

Simon savait la mort impitoyable et inévitable, et c’était elle qui l’effrayait.

Fort heureusement, cette appréciation douloureuse d’être banal, cette vulgarité qu’il refoulait au plus profond de lui, asphyxiante et atrocement étourdissante, ne durait pas. Il s’employait vite à se dégager des liens de cette torture mentale que lui inspirait tout le mépris d’une telle réalité.  

La mort était une pute abominable et Simon Lymbert se trouvait au-dessus d’elle. Il ne pouvait pas en être autrement. Il ne pouvait pas être, lui aussi, juste fondu dans le même moule, constitué de la même matière moléculaire putrescible. Être, comme ce qu’il exécrait plus que tout : quelconque, et se retrouvé noyé dans une masse confuse, grouillante, se multipliant et se reproduisant sans interruption. Un rat. N’être rien d’autre qu’un sale rat de laboratoire ; un rat-humain avalé par une bouche de métro un jour d’été…

Il chassa cette impression dérangeante de son esprit et s’installa confortablement en position allongée, dans le soyeux des sièges de cuir à l’arrière de l’auto. Il replia à quarante-cinq degrés ses jambes trop longues et cala sa tête sur un coussin cousu et confectionné à cet unique usage.

Ainsi installé, il observa un temps la nuque dégagée de Philippe qui conduisait avec une souplesse presque dérangeante ; le fil de son oreillette pendait sur son épaule droite.

***

La suite du récit, Simon l’avait construit dans son imagination, jour après jour depuis qu’il était sorti du coma. Et le film qu’il en avait fait ne devait pas être très différent de la réalité.

***

Ils avaient quitté la capitale depuis bientôt deux heures. La circulation était fluide et ils avaient laissé Dijon derrière eux, le plateau de Langres et ses plaines mornes. Dans une heure ils seraient à Lyon.

Simon avait un temps résisté à l’endormissement avant de se laisser engloutir.

Dès ce moment, Philippe orchestra seul la route avec la même irréprochable et habituelle régularité.

La pluie se mit à tomber plus dense et plus violente cette fois-ci ; elle semblait provenir d’un système d’arrosage automatique. L’atmosphère se chargea rapidement en électricité et fut saturée d’une oppressante odeur de soufre. Une ondée, lourde et chaude, harcelait à présent le pare-brise et gênait la visibilité. Une charge de pluie s’abattit sur eux. Les essuie-glaces écopaient sans discontinuer. Simon dormait. Mais Philippe était un professionnel et la puissance de l’orage ne le perturba en rien. Il n’avait pas levé le pied de la pédale d’accélérateur depuis qu’ils avaient quitté le périphérique. Calé sur le huitième rapport de la boite à vitesse automatique du V12 allemand, il n’avait pas non plus quitté la file de gauche depuis Paris.

« À ce rythme-là, c’est contrat rempli, monsieur Lymbert. Nous arriverons même avec un peu d’avance, » songea probablement Philippe à cet instant là.

En passant Chalon-sur-Saône, l’orage était toujours là, plus autoritaire que jamais. Il redoubla d’intensité, martela le pare-brise et déferla plus violemment encore contre la carrosserie. Ce fut le moment où le chauffeur remarqua dans le rétroviseur central que l’homme d’affaires c’était endormi sans prendre soin d’ôter sa paire de lunettes noires. Un oubli qui, il y a fort à parier, fit intérieurement sourire Philippe. Son visage cependant resta impassible, et son regard, une seconde de trop sans doute, se figea sur l’image que lui renvoyait le rétroviseur. Revenant à la route, gêné par cette déferlante qui s’abattait maintenant sur eux à grande eau, il n’eut ni le temps ni le réflexe nécessaire d’éviter le poids lourd qui venait de déboîter sur leur droite.

À quelques mètres à peine devant l’auto, sans avertir de sa manœuvre, une semi-remorque doublait une autre semi-remorque.

Debout sur les freins ABS qui tentèrent désespérément de mordre à l’asphalte détrempé, Philippe envoya la BMW lancée à cent quatre-vingt-dix kilomètre-heure s’encastrer de plein fouet à l’arrière du poids lourd. Le choc fut terrible. Des étincelles jaillirent. Des crissements de tôles qui se contorsionnaient hurlèrent à la mort avant de se taire.

La BMW fut décapitée sur toute sa longueur.

Elle stoppa son embardée coincée aux trois quarts sous le châssis de la remorque du poids lourd immobilisée en travers de la chaussée.

Des éclairs comme des lames d’or finissaient de lacérer et de poignarder le ventre rond du ciel.