L'Homme en équilibre


L'Homme en équilibre

 

 

Clinique de La Sauvegarde,
Lyon,
70 ans plus tard

L'Homme avait la main posée à plat et caressait la surface lisse du vitrage. Le contact de sa paume sur la paroi était un bon indicateur. Cette façon de procéder était devenue un rituel, une sorte de passe-temps et presque un réflexe. Une manière de se rappeler qu'il avait basculé dans une autre dimension et qu'en dehors de lui demeurait un autre monde.
Il prenait de cette manière, depuis neuf mois qu'il se trouvait enfermé entre les murs de ces quinze mètres carrés, la température qu'il faisait à l'extérieur. Tout du moins, essayait-il de s'en donner une vague impression. Ainsi, il sortait de son lit ou s'extirpait de son fauteuil pour se diriger en boitant vers la seule fenêtre que comptait la pièce. S'informer de la météo ne lui servait pas à grand-chose en réalité, mais maintenir un repère avec l'extérieur était nécessaire pour lui donner encore la force d'exister.
Appuyé au cadre métallique, il sortit d'une poche de son jogging un paquet de cigarettes. Puis il tira sur le coulisseau à glissière de la fenêtre et alluma une tige de tabac dans l'entrebâillement bloqué à quinze centimètres. Sans cette précaution, il aurait immanquablement déclenché le système incendie comme cela s'était produit à deux reprises déjà, chamboulant en quelques secondes toute l'organisation de l'établissement.
Il prit une longue et profonde bouffée de nicotine et resta ainsi, sans autre mouvement, égaré dans quelques pensées lointaines.
La chambre qu'il occupait se trouvait au rez-de-chaussée, ombragée une grande partie de la matinée par l'imposante stature d'un cèdre enraciné à quelques mètres de là et dont les effluves douceâtres parvenaient à ses narines. Passé cet intervalle de mi-journée, le soleil se dégageait de la cime du grand arbre, et par pleines brassées de lumière venait se répandre sur le linoléum de la chambre qu'il réchauffait.
Neuf mois donc que l'Homme vivait ainsi. Neuf mois qu'il n'avait pas remis les pieds chez lui. Neuf mois qu'il se remémorait les mêmes images. Neuf mois que la Place Clichy tournait en rond dans sa tête sans qu'il ne parvienne à s'en échapper ni à comprendre par quel chemin tortueux il en était arrivé là.
Comment allait se dérouler ce retour auquel il avait si souvent pensé et qu'il appréhendait tant ? Serait-il capable de s'adapter ? Accepter n'aurait pas été le mot juste.
À présent qu'il touchait au but, l'angoisse écrasait sa poitrine.
Et le manège des images dans sa tête n'en finissait plus de tourner...

***

Paris,
Place Clichy,
9 mois et 147 grains de sable plus tôt

Le puzzle d'un ciel d'été se découpait aux arêtes des toitures où s'égouttait un lé de lumière bleue. Des relents de macadam imprégnaient les trottoirs et la Capitale se tenait dans la fraîcheur de ses immeubles haussmanniens.
Il commençait à faire chaud, trop chaud même. Le soleil mordait, inoculant à la cité son venin chloroforme.

Remontant par le boulevard de la Chapelle, se mêlant aux renvois acides des gaz d'échappements et du goudron fondu, Paris Plage laissait échapper des remugles de karité et de crème solaire. Sur les quais déguisés, à l'ombre des remparts de béton dressés pareils à des auvents, la ville allongée étirait sa silhouette hybride et vulgaire. Un mélange de palmiers synthétiques et de sable rapporté. Dans des sursauts d'asthmatique, râlant et succombant à la fournaise, le monstre vous soufflait à la figure son haleine protoxydée.

C'est dans le décor de cette citée anémiée que tout avait commencé. L'Homme, des mois plus tard en aurait acquis la certitude. Pour l'heure, assis à la terrasse d'un café, il savourait, posé sur le marbre italien de la petite table devant lui, un arabica éthiopien. À la fois pensif et englué dans la mollesse ambiante, suçant le filtre d'une cigarette, il prenait une pause bien méritée. Tout en se prélassant il observait avec empathie, située à deux pas de là, une bouche de métro qui déglutissait des passants moites ; petites grappes d'ectoplasmes ayant échappé de la plage pour réagir à une mécanique urbaine parfaitement rôdée. Autant d'entrain à vouloir conserver une longueur d'avance sur le cadran horaire qui mène à la pointeuse, lui avait toujours paru d'un mortel ennui. Comment pouvait-on être aussi résigné ? Aussi obéissant ?
Lui, était convaincu d'être au-dessus de tout. Inaccessible et sans horaire. Pourtant, même au repos, son esprit travaillait. Ainsi supposait-il que chacune de ces silhouettes se trouvaient prise au piège. Que chacun de ces hommes étaient semblables à des rats regagnant leur labyrinthe de couloirs ou bien, les galeries d'une mine de fond. Qu'ils allaient nourrir les entrailles jamais rassasiées de la ville et qu'aucun, jamais, ne reverrait la surface. Autant de pragmatisme lui donnait la nausée et le tournis. Toutes ces petites ombres passantes, cassantes, goutte à goutte de foule improbable et vulgaire, ne charriaient en réalité que des fardeaux d'illusions.

L'Homme portait une paire de lunettes de soleil ce jour où tout avait basculé dans sa vie, des Prada derrière lesquelles il dissimulait un regard torve, cerné et rougi par un trop-plein de fatigue. Il sortait à vrai dire d'une réunion qu'il avait eu du mal à conduire et depuis près de quarante-huit heures ne s'était pas retrouvé en position horizontale. Même si ce genre de marathon était habituel dans la course aux affaires que menait l'Homme, il aurait eu à ce moment-là grand besoin de repos et de détente. Mais du repos, il n'en prenait plus depuis longtemps, habité par la vertigineuse sensation de se trouver au cœur de la spirale. Mieux ! D'être cette spirale elle-même. Une sorte de derviche tourneur qui, sans jamais s'arrêter, entraînait le monde avec lui. Ainsi était-il persuadé que le jour où il cesserait de tourner, la terre cesserait elle aussi, que les bouches de métro n'avaleraient plus et que tout ça finirait par sombrer dans le grand désordre répugnant du chaos. Que toute cette horlogerie de précision, mille fois réajustée avec soin, s'enraierait. C'était ainsi, et il n'y avait rien à faire ; chaque matin le monde attendait que l'Homme se lève pour se lever à son tour.
À bien y réfléchir, c'était peut-être là qu'avait été son erreur, sa bouche de métro à lui en quelque sorte : avoir perdu la notion délicate du temps.
Cette paire de lunettes qui masquait les restes de sa nuit blanche, découpait l'architecture d'un visage oblong, affligé d'une mâchoire taillée à angles droits sur laquelle courait une barbe de trois jours. Il était vêtu d'un costume gris. D'ailleurs, de la racine de ses cheveux aux cristallins de ses iris, tout était barbouillé de gris dans l'univers de l'Homme. De près ou de loin. De son passé à son présent, de ses journées mouvementées à toutes ses nuits où il ne rêvait plus depuis longtemps. Tout chez lui avait toujours trempé dans cette monochromie étouffante.
De la même manière, la vie de l'Homme à cette époque respectait l'axe précis d'une ligne droite sans fausse note ni accroc. Une ligne rectiligne, parfaitement tracée et ajustée au laser de la mondialisation. Douze années que cela durait. Douze années que tout était pensé, millimétré et dirigé de main de maître : la sienne. Plus d'une décennie passée à œuvrer sans relâche dans l'unique but de se maintenir au sommet de la pyramide. À l'écart de cette foule des improbables, de cette lèpre des anonymes que représentaient les hommes-rats descendant dans le métro.
Plus d'une décennie. Jusqu'à ce jour de trop.

***

Il passa la main par l'ouverture, écrasa sur le larmier métallique de la fenêtre ce qui restait de sa cigarette et éjecta dans le vide devant lui son mégot ratatiné.
Toujours dans la même position, il resta à respirer par l'interstice les effluves de térébenthine provenant du grand cèdre. Il se demandait l'heure qu'il pouvait bien être et combien de temps il devrait attendre encore.
Il prêta l'oreille aux bruits dans le couloir. Ne releva rien d'inhabituel.
Que fichait-elle ?
L'impatience le gagnait.

***

9 mois et 132 grains de sable plus tôt

Un bracelet-menotte reliait son poignet gauche à une mallette de cuir. À l'intérieur se trouvaient les conditions d'un contrat juteux qu'il venait d'arracher à une firme asiatique. Une transaction d'un peu plus d'un million d'euros.
Nul doute qu'à cet instant précis, seul ce chiffre mirobolant stimulait les méninges de l'Homme. Seul ce chiffre qui allait lui faire gagner un centième de point en bourse était en mesure de le maintenir en état d'apesanteur. Tout le reste autour, sans exception, à l'image des rats s'enfonçant dans la gueule du métro, lui était parfaitement indifférent
Il avait à l'évidence une envie féroce de se lever et de descendre dans l'arène. De piétiner la médiocrité ambiante et de prolonger encore l'excitation qu'il sentait bouillir en lui. Atteindre l'extase. Toréer ! Toréer encore ! Appliquer la théorie du picador ! Voilà ce qu'il savait faire mieux que quiconque. Et voilà ce qu'il aurait aimé faire : entraîner ce monde imparfait dans une danse frénétique. La dernière peut-être. Comme une petite mise à mort. Allant jusqu'à jeter ses dernières forces dans le fond du sablier.
Les coudes posés sur la table, il se massait maintenant pensivement les tempes, savourant l'instant qui s'offrait à lui. C'était son habitude, sa façon de repousser une migraine qui s'annonçait et l'occasion de flatter cet organe génial qu'il se réjouissait de posséder et qui lui servait d'encéphale.
Par moments, les verres fumés de ses Prada décrochaient aux vitres des immeubles en face, des éclats de lumière argentée.
Son cellulaire posé sur la petite table devant lui se mit à vibrer, imitant les bourdonnements d'un insecte pris au piège. Absorbé par une sorte de catalepsie qui le retenait ailleurs, l'Homme ne sembla prêter aucune attention à l'objet. Ses index, sur ses tempes, tournaient toujours.
L'appareil se tut. Puis quelques instants plus tard, reprit ses bourdonnements d'ailes affolées. Il se décida enfin à répondre.
***
Toujours immobile et appuyé au cadre de la fenêtre, il se souvenait encore avec une acuité remarquable de la conversation qu'ils avaient eue ce jour-là.

***

9 mois et 125 grains de sable plus tôt

« Oui, baby ?
— Simon, tout le monde t'attend ici. Qu'est-ce que tu fabriques ?
— Slowly my Goldfish. Bien dormi ?
— Ton prononciation est à chier, Darling ! Tu es où ?
— Je viens tout juste d'en finir avec les Mandarins et tu me voudrais déjà près de toi ! Quelle impatience !
— Ne me dis pas que... tu es encore...
— Tu aurais dû voir leurs têtes... Je les ai débridés, crois-moi. Je nous ramène un joli contrat. »
Comme pour s'en assurer l'Homme flatta du bout des doigts le flanc de la mallette posée devant lui.
« Je suis sérieuse, Simon, tu es où ? répéta la voix féminine.
— Mais, je viens de te le dire. Je souffle un peu sous un beau soleil, place Clichy. Il y a contre-indication ? »
Simon souleva la monture de ses lunettes, et pour étayer ses propos jeta un œil au ciel. C'est alors qu'il vit par-dessus les toits, parmi l'étendue bleue et lisse de l'air, les voiles gonflées et cotonneuses de gros navires qui se rapprochaient.
« Un soleil qui se brouille toutefois, fit-il remarquer sans autre expression.
— Tu veux dire que tu es encore à Paris ! Et ta rendez-vous ? Je leur dis quoi ? Simon, tu exagères ou tu te fous de moi ?
— Tu sais quoi, Goldfish ? C'est contrariant les Chinois. Et vois-tu, vendre de l'informatique à ces mecs, c'est un peu comme refourguer un vieux stock de crèmes glacées à des Esquimaux. J'ai dû me les faire au forceps.
— Mais Dar...
— Trente-trois heures de négociations ! Tu sais ce que ça veut dire Goldfish ? »
Silence... L'Homme avait haussé le ton.
« Alors, maintenant que tout est en ordre, j'aimerais qu'on me foute la paix quelques minutes. Légitime, non ? Le temps de prendre au soleil ma dose de vitamine D. Juste quelques minutes. C'est quand même pas grand-chose quelques minutes. Tu peux comprendre ça ?
— Tout finit toujours par être en ordre avec toi, Simon. Tu le sais autant que moi.
— Ravi de te l'entendre dire. Pour fêter l'événement, je t'invite à dîner ce soir. Avoir cuisiné les Chinois m'a mis en appétit. Je me farcirais bien un japonais pour changer un peu. J'ai très envie de sushis et... de toi.
— Simon ! Tu ne peux pas me laisser toute seule avec Darrieux ! Il est là-haut avec toute son équipe. Ils sont sept qui t'attendent. Je leur dis quoi, moi ?
— Qu'ils aillent se faire foutre !
— Please, Baby, aide-moi. »
La voix de son interlocutrice s'était adoucie et faite plus mielleuse d'un coup. Presque suppliante.
« Voilà qui est nettement mieux, Goldfish... Mais dis-leur ce que tu veux. Tu sauras très bien te débrouiller sans moi. Je serai à Lyon dans... disons... »
Simon qui n'avait pas quarante ans – et possédait déjà une Rolex... –, jeta un œil à sa montre.
« ... trois heures. À prendre ou à laisser. D'ici là, invite-les à déjeuner. Propose-leur un golf ou une partie de Monopoly. Ce que tu voudras.
— Trois heures ! Mais tu n'es pas sérieux ?
— Oh, que si, je le suis. Allez, je te laisse. Mon café est en train de refroidir et j'ai horreur du café froid. Tu devrais le savoir.
— Shit ! Simon ! Attends ! »
L'homme d'affaires n'attendit pas. Il raccrocha et commanda aussitôt un autre café.