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Sur les traces d'un ange

(EXTRAIT)

 

Les essuie-glaces balayaient le pare-brise recouvert d'une pluie lourde et froide, une pluie de novembre. La Datsun modèle 910, année 85, avançait par petits sursauts sur le boulevard périphérique. Le ruban d'acier s'étirait à perte de vue. Les voitures, accrochées les unes aux autres, fuyaient en files régulières la ville qui suffoquait ; boursouflée dans ses moindres replis par d'insupportables odeurs confuses. Un mélange de gaz carboniques et d'usines surchargées, qui faisait claquer sur elle, le fouet d'un cocher devenu fou.

La ville, en état de mort apparente, paraissait s'asphyxier.

Coincée dans le rétroviseur intérieur de l'auto, la colline de Fourvière ressemblait à un imposant volcan diffusant ses fumerolles de vapeurs soufrées. C'était du moins l'image qu'Antoine s'était faite de la colline. Un volcan endormi prêt à se réveiller à chaque instant et à déverser sur la fourmilière, toute la colère accumulée depuis plus d'un siècle. Depuis que l'homme, rendu à l'ère industrielle, l'avait arrosé de pluies acides, recouvert de béton et fait prisonnier d'une armada d'immeubles, enchevêtrés les uns aux autres, rivalisant de laideur. La colline souffrait ; Antoine en avait la certitude. Tous les soirs, aux mêmes heures, il l'entendait hurler dans son rétroviseur. Elle agonisait et personne, hormis lui, personne n'entendait ses gémissements, ses plaintes qui lui étaient devenues, depuis si longtemps déjà, insupportables. C'était une longue agonie qui sortait de son ventre rond, écrasait les couchers de soleil en été et déchirait les nuits froides en hiver. Un gémissement sans fin, qu'elle martelait à ses tympans.

La douleur que lui amena cette pensée le fit grimacer. Une esquisse de répulsion se dessina à la commissure des lèvres.

En équilibre au faîte de ses trente-sept ans, il lui semblait être l'unique témoin de cet interminable crépuscule. Cela aurait été, sans doute, tellement plus acceptable de pouvoir partager. Pouvoir faire de cet étrange supplice une commune repentance. Il aurait aimé. Mais comment pouvait-il, à lui tout seul, demander pardon pour tant de tortures infligées ? Quelle sorte de regret aurait-il pu présenter, supplier pour tous ceux qui l'avaient enfermé là, sous ce sarcophage fait de bitume, d'acier et de plomb ? Ce mausolée maçonné de honte qui, lentement, sournoisement, l'étouffait. Elle gisait là, au milieu de nulle part, prise entre les miasmes indigestes de décennies d'inconscience. Cela aurait été alors un exutoire universel, une expiation de lui à elle. Une supplique de l'homme à la colline en quelque sorte. Une absolution qu'il aurait implorée pour le salut de l'humanité ; au nom de chacun de ses semblables. Une miséricorde bien comme il faut, suppliée dans une longue et profonde litanie. Une douce prière. Un dernier confiteor avant de tirer sa révérence.

Les premiers temps, il avait loué un appartement en ville, à deux pas de son lieu de travail. Et puis très vite, il avait ressenti le besoin de s'isoler, de prendre ses distances, de respirer. La ville ce n'était pas pour lui ; elle était une cage, une de plus. Alors, cette situation était vite devenue insupportable pour l'enfant de la terre qu'il était. Et puis, il avait essayé le train. C'était bien le train. Il le prenait à six heures quarante-cinq à la petite gare de saint André, arrivait à sept heures cinquante-six au terminus de Perrache. Une, deux, puis trois lignes de bus et il était devant les grilles de la banque. Mais cela le faisait arriver sur le fil. S'il y avait eu un pépin, un retard SNCF ou s'il avait loupé une correspondance, il aurait été en retard. Et ça, il ne l'aurait pas supporté. Alors, il avait choisi la troisième solution. Il avait passé son permis, acheté une voiture. Bien sûr, cela lui faisait faire pas mal de kilomètres, mais il trouvait malgré tout, deux avantages indéniables à cette dernière option. D'abord, elle lui apportait une relative liberté de mouvement dans son emploi du temps — sur le trajet du retour principalement —, ensuite, cela lui assurait la certitude qu'en partant suffisamment tôt, il n'arriverait jamais en retard. Chose qui, chaque jour un peu plus, c'était avérée.

Il gardait donc, glissé au fond de la boite à gant, un cahier à gros carreaux dans lequel il consignait précieusement les preuves indéniables de cette souffrance qui fourmillait en lui. Quatre colonnes sur chaque page, tracées au stylo bille en lignes parallèles aussi régulières que possible. Dans la première était indiquée la date du jour et dans les deux suivantes apparaissaient les durées de chaque trajet ; l'une pour l'aller, l'autre pour le retour. La dernière était vierge. Elle était destinée à signaler un éventuel incident de parcours : panne, accident, intempéries, et cetera... En bas, à droite de chacune de ces pages, se trouvait le total des heures du mois reporté sur la suivante, et ainsi de suite... Et cela faisait maintenant dix-huit ans et six mois, et trois cahiers pleins de colonnes qu'il se tapait cette satanée route ! Si cela pouvait passer aux yeux de certains pour exemplaire, et lui valoir une certaine reconnaissance de la part de ses supérieurs, pour Antoine, cela signifiait avant tout, près de deux années passées dans sa voiture ! Deux longues années de sa vie laissées dans les embouteillages, entre les hurlements des klaxons et la puanteur des gaz d'échappement. Deux interminables années mises entre guillemets. Cela représentait sept cent vingt-six jours, ou plus exactement, treize mille quatre cent quatre-vingt-dix heures passé le cul collé à ce satané siège ! C'était énorme ! Il faisait le calcul tous les jours. Mentalement. Pas besoin de machine et d'électronique pour cela. Il s'était depuis longtemps imprégné des douloureux chiffres de cette triste réalité. Il les cultivait sadiquement, en secret, bien à l'abri dans sa boite crânienne, en sécurité dans la sensibilité de son jardin à fleurs de peau où il les tournait et les retournait inlassablement... Cela semblait lui faire un bien fou, de remuer ainsi, toute cette fange quotidienne nécessaire à sa subsistance.

Le calcul mental, c'était son point fort. À l'école, il avait toujours été hors compétition et à la banque, on lui en avait souvent fait les éloges. En réalité, il se moquait des éloges. Cette facilité était toute naturelle, il n'avait rien forcé pour que cela lui arrive. C'était un don dont il avait hérité à sa naissance. Il l'avait emprunté à sa mère, qui elle-même le tenait de son père. Une curiosité génétique en quelque sorte, qu'on se refilait dans la famille depuis des générations. Et c'est ce qui l'avait tout naturellement amené à devenir ce qu'il était devenu. À passer ses journées entières (ou presque) debout derrière le guichet où il entassait à longueur de temps, dans des colonnes de chiffres imaginaires, les billets, chèques et autres encaissements, déposés par les clients. Jamais durant toutes ces années, jamais, il n'avait commis une seule erreur. Pas une seule faute de virgule ou de zéro. Et même si, par certains côtés de cette bizarrerie, il incarnait d'une autre manière, ce qui pouvait passer pour la fusion étrange, entre d'un côté, l'homme, et de l'autre la machine, ses sentiments humains n'en restaient pas moins intacts. Il lui semblait même par moment qu'ils regorgeaient plus que jamais de toute leur sensibilité, qu'il ressuait un fluide d'amour des plus subtils. Mais en revanche, combien d'autres de ses contemporains — en avance sur l'espèce, probablement — charriaient déjà au fond d'eux, les stigmates d'une transformation annoncée ? Plus que jamais, les hommes conduisaient leur troupeau d'hommes vers la transhumance d'un clonage à grande échelle. Une métamorphose latente, mais bien réelle. Une transparence sentimentale, au travers de laquelle, on pouvait entrevoir un vide effarant ; un précipice qui, tôt ou tard, grefferait en eux les esquisses d'étranges et affolantes ramifications !

Dans le rétroviseur, la colline qui s'éloignait à taton, lentement, entassait par petits tas les premières brumes du soir. Tout autour, la ville gisait à ses pieds. Des lumières brillaient comme des éclats de lave jusqu'à se perdre derrière l'horizon. On aurait pu croire que se déroulait ici, l'étrange procession d'un cortège fantomatique.

 

Sur les traces d’un ange

 

(EXTRAIT)

 

 

 

… Marchant dans les grandes allées que le temps pluvieux avait rendues presque désertes, Antoine avançait tête baissée, en direction de nulle part. Mains dans les poches, les bras serrés le long du corps et la tête rentrée dans son col de cuir, il avançait de son pas rapide habituel. Il venait ici pour se régénérer et se sentait comme suspendu à des kilomètres de sa campagne paisible et verdoyante. Il aurait pu s’y promener des heures durant ; c'était là, le seul maigre antidote qu'il avait trouvé à son mal citadin. Le seul qui lui permettait de surmonter encore — le temps du passage au sablier de ses interminables journées — l’atmosphère de cette ville infestée de tant de modernité. Exubérante en tout. Étalant sans pudeur, ses extravagances futiles et démesurément grotesques et calquées à l'identique de ses sœurs métropolitaines prêtent à imploser, boursoufflées de toutes parts, trépassant dans leurs miasmes de puanteurs quotidiennes. Elles étaient devenues le terrain de jeu privilégié d'une poignée d'architectes aux esprits coulés dans un béton armé, qui chaque jour un peu plus, flinguaient les villes et marquaient de leurs griffes contemporaines, l'enlaidissement des cités conchiées. 

Vivre ici n'était que survivre. 

Car, même réfugié à l'abri de ces grands arbres de vie, l'endroit n'avait après tout rien de réel. Tout ici respirait le faux, la pâle imitation et le dépliant touristique. Antoine se demandait quel peintre maladroit avait bien pu laisser tomber là, une larme de son pinceau ? 

Au fond, il se sentait appartenir à ces arbres qui passent leurs existences enracinés entre ciel et bitume, sans jamais connaitre l’ivresse des grands espaces. Il les comprenait, les entendait gémir jusqu’au plus profond de leurs veinages, raconter sous leurs écorces, leurs lentes agonies. Et si le ciel était ici trop chargé de fumées et de bruits, c'était par en bas qu'ils s'enfuyaient. Ils transperçaient de leurs puissantes racines tentaculaires, la carapace d'un sol écrasé d'asphalte et d'aggloméré. Ils creusaient, s'évadaient, s’échappaient loin de cette folie sans limites. 

Antoine était pareil à eux, un arbre planté dans le square d'une existence illusoire. 

 

L’orgueil avait poussé l'homme à se retrancher jusque dans son pire égoïsme. Il enfermait des échantillons de forêt au cœur des  villes. Créait çà et là, de petits poumons artificiels nécessaires à la survie du bipède. L'homme avait besoin de se rassurer autant que respirer lui était vital. Constamment harcelé par l’image que lui renvoyait le miroir, il y découvrait chaque matin le visage de laideur derrière lequel il s’était construit. Et c’était ainsi depuis le jour où il avait appris à se dresser sur deux pattes. Squares, jardins, parcs, zoos ! Tout était là, dans ce triste paysage, ce déballage de la parfaite hypocrisie humaine ! Panoplie du prédateur suprême, protégé par des siècles passés au service de la destruction et de l'asservissement. 

Mais pour qui donc, se prenait ce congénère avec lequel, Antoine s'accordait si peu de ressemblance ?

Il rêvait intérieurement, secrètement, de villes qui auraient été bâties derrière d’immenses palissades infranchissables ; de villes mises en quarantaine jusqu'à la fin des temps, bétonnées jusqu'à la gueule ; de villes grises, froides et laides comme la mort, macérant dans leurs puanteurs étouffantes ; de villes où l'on aurait enfourné entre leurs mâchoires infernales, toute la folie des hommes. 

Lui vint la nausée... Tout s’entrechoquait violemment et se mélangeait dans son esprit. Son crâne lui paru peser plusieurs tonnes, être secoué, écrasé par un étrange et douloureux big-bang neurasthénique... Il resserra le col de sa veste, y enfonça un peu plus la tête. Tout cela se mélangeait à l’image oppressante et à la présence énigmatique de Pauline Huméral. Tout devenait un cafouillis mental qu’il avait du mal à  digérer dans cette atmosphère humide qui le saisissait. 

Il étouffait lui, le petit guichetier, de tout le mépris de ses semblables, bien conscient cependant de n’être pas la seule victime, que sans doute ils étaient des millions à présenter les mêmes symptômes, à souffrir du même mal. Il espérait qu’intérieurement le virus se propageait en silence, sournoisement, menaçant d’une pandémie mondiale, les plus hautes instances qui ne voyaient rien, qui n’entendaient rien ! 

Il fallait reconstruire…

 

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Sur les traces d'un ange (lecture en livre)