Sans titre-2

LA COMPAGNIE DES VERMIOLES

(EXTRAIT)

 

 

10H14... Geneviève est sur le balcon, à l'heure où Henri se creuse toujours la tête à la recherche de l'idée lumineuse qui en jaillira.

Résolument seul au milieu de la fabrique, malgré les trois salariés qui s'activent au fond de l'atelier, il réfléchit.

Il se gratte la tête et malaxe ce qui se trouve à l'intérieur.

Il essaie de mettre de l'ordre dans toutes ses pensées qui se bousculent. Il aimerait pouvoir faire un peu de rangement... L'existence lui parait si compliquée vu de là où il se trouve.

Il est assis sur une palette de cartons remplis de lumignons et de bougies emballées et prêtes à être expédiées. Les colis partiront prochainement à Lyon illuminer le huit décembre. Cela demande beaucoup de travail à cette période de l'année. Il vient d'y apposer les étiquettes d'adresses et ne se doute en rien de la tragédie qui se joue de son tendre papillon, sa douce épouse, isolée et affreusement seule à quelques dizaines de kilomètres seulement.

D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourrait-il un instant se douter de quoi que ce soit ? Comment pourrait-il s'inquiéter, lui le poète, lui, avec son caractère de rêveur commun à tous poètes, lui, si léger et tellement chargé de douces intentions ? Comment pourrait-il se douter que se déroule en ce moment même, cette étonnante tragédie improvisée ?

Henri donc réfléchit et pendant qu'il réfléchit, sa moitié s'agenouille, fouille et refouille et trifouille dans le meuble à chaussures posé sous l'avancée de toit sur le balcon. Elle sort, jette, creuse dans le tas parmi les paires de grolles et ribouis entassés là-dedans. Elle s'énerve, rugit, enrage encore et finit par extraire une paire de bottines fourrées en daim blanc qu'elle chausse sans plus attendre.

Ensuite, elle extrait d'une de ses poches les sacs de poubelles blancs. Elle les enfile et les passe l'un par-dessus l'autre, deux à chaque pied en enveloppant et protégeant ainsi les bottines d'une double épaisseur de cellophane. Elle noue solidement l'ensemble à hauteur de ses mollets nus à l'aide des petites cordelettes de fermeture en nylon.

Et c'est ainsi pîtrement chaussé qu'elle dégringole les huit marches qui la séparent du plancher des vaches, se lançant sans interlude à la conquête des brodequins d'Henri.

Elle s'enfonce un peu dans le sol mou, fumant et gras du potager qui commence à se languir de cet automne trop doux et hors gelées.

Le ciel là-haut, sans doute fatigué et débordant du trop de soucis que lui causent les hommes, c'est un peu semble-t-il, mélangé les saisons.

La terre grasse et meuble, réchauffée par les rayons du soleil, colle à ces semelles de protection qui s'alourdissent rapidement, la mettent en déséquilibre et en colère.

Elle est à la frontière de l'acceptable.

Elle se retrouve vite à amasser et à promener une belle motte de boue sous chaque pied.

Irritée, elle frôle l'hystérie et s'ébroue avec rage.

Elle jette les pieds en avant pour essayer de détacher la glèbe, cette terre molle que cultive son « pêcher-mignon », son « Riri-trognon, » comme elle le surnomme parfois.

Elle affronte ce qui lui paraît être au-delà de ses forces, une épreuve plus insoutenable encore qu'elle ne l'avait imaginée.

Elle hésite à rebrousser chemin et à se réfugier sur le bord de la terre ferme.

Elle se demande si finalement cette idée était la bonne.

Elle tangue, ballotte sur cette mer démontée d'humus et d'écume de bave qui lui monte aux lèvres.

Elle vacille et se cramponne à ses bottes de terre que le sol ventouse !

On perçoit dans l'air, son râle haletant qui se mêle aux « cloacs » que font les semelles de nylons en se décollant sous elle.

Sa lourde poitrine l'entraîne dans une houle qu'elle a du mal à stabiliser, la faisant vaciller d'un côté, puis de l'autre.

Mais à force de volonté et d'acharnement, elle progresse, lentement, surement.

Elle semble prendre plus d'assurance à présent.

« Il faut continuer, être courageuse ! » Se rabâche sans cesse Geneviève, pour se donner plus de courage à la tâche.

Cette traversée lui semble interminable et terriblement épuisante.

Sur la petite route qui s'étire devant la maison, une Renault 4L de couleur crème, passe au ralenti. À l'intérieur, un couple de retraités ne semble rien vouloir louper de ce spectacle insolite et gratuit. Mémère pousse pépère pour mieux voir. Ils se chamaillent un peu des coudes derrière le volant. La voiture bringuebale, hoquette, tousse et cale. Puis le moteur s'élance à nouveau et repart dans un hurlement de démarreur. L'auto broute encore sur quelques mètres et finalement, finit par s'éloigner doucement en direction du village.

Geneviève Delajoie arrive enfin au cabanon et s'agrippe à lui comme à une bouée de sauvetage.

Une balise Argos en flottaison.

Elle fait sauter le loquet et ouvre la porte qui baille un grand coup en laissant échapper des couinements de satisfactions et d'arthritiques désarticulés.

L'endroit est aménagé, propret et bien ordonné. Même si l'échouée ne voit là-dedans que désordre, poussière et salissures des plus repoussantes, elle reconnaît bien là aussi le coup de patte de son méticuleux et ordonné poète de mari.

Elle n'a aucun mal à localiser la paire de souliers qui semblait l'attendre patiemment dans la pénombre, posée sur une des étagères.

Elle sourit en les voyants.

Soulagée et enfin rassurée, elle se détend.

Radieuse, elle en oublierait presque la situation loufoque et insensée qui l'a amené à se retrouver échouée au milieu de cet océan de boue.

Elle bredouille alors quelques douceurs à l'encontre des deux sauveurs. Elle leur mâchouille quelques paroles d'un discours de conséquence en ce jour de trêve historique des cordonniers...

 

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La compagnie des vermioles (lecture en livre)