fernand

FERNAND

 

UN ARC-EN-CIEL

SOUS LA LUNE

CHAPITRE 1

Fernand avançait lentement la tête baissée. Il poussait dans le soleil devant lui, l'ombre de sa longue silhouette filiforme et un peu voûtée. Le bitume noir de la route se déroulait sous ses yeux en une bande qui semblait ne pas vouloir en finir. Il malaxait roulée comme une serviette dans son coulant, entre ses gros doigts fripés sa casquette plate à carreaux écossais.

Il s'était habillé pour l'occasion de son costume gris clair, celui qu'il tenait toujours impeccablement repassé dans la penderie, protégé sous une cellophane anti-poussière.

Par moments, il enfilait, machinal, un pouce dans la boucle d'une de ses bretelles et tirait par-dessus son épaule pour remonter son pantalon qui glissait.

Il commençait à faire très chaud et il sentait la moiteur qui traversait sa chemise de tergal et venait coller à sa peau.

On approchait onze heures et le soleil grimpait vite en cognant dur.

Fréquemment, il s'essuyait le visage dans un mouchoir de tissu blanc qu'il tirait d'une poche de sa veste.

Il se tenait un peu en arrière, à l'écart du cortège, n'était ni de la famille, ni même un proche, mais il avait l'habitude... Et si un de « ces couillons » ne venait pas lui tenir la jambe tout à l'heure en fin de cérémonie après la bénédiction du curé, alors il filerait vite en direction des terres sèches de Saugues : Le Plateau Des Cailloux. Il trouverait une petite table le long de la route pour se restaurer et il lui resterait suffisamment de temps encore pour se présenter en milieu de l'après-midi, comme il en avait été convenu.

Pour l'heure, il avançait sans relever la tête, se guidant au seul bruit que faisait le troupeau traînant les pieds sur les graviers et le goudron devant lui.

Il n'arrivait pas à se faire à l'idée que cette fois-ci c'était la bonne et qu'il ne pouvait plus y avoir de retour possible. La Salamandre, c'était bel et bien terminé.

Il avait fait son baluchon comme on dit, emporté ce qui lui semblait essentiel sans pour autant se charger de trop. La voiture était boudinée du siège passager jusqu'au coffre qu'il avait eu du mal à refermer. Après avoir tout plié, tout entassé, il était allé s'asseoir sur le banc en pierre sous le tilleul devant la maison. Il y était resté un long moment silencieux, à méditer dans le vent frais de la nuit et à écouter une dernière fois les eaux capricieuses de la Limagnole, lascives, se frotter aux herbes hautes. Il était en avance, avait eu du mal à s'endormir et s'était réveillé encore plus tôt que d'ordinaire ce matin-là parce qu'il voulait prendre son temps, ne rien brusquer.

Alors, assis comme ça, il avait longuement regardé le lourd bâtiment en pierres, en avait fait des yeux le contour, découper les ombres dans un sens puis dans l'autre, en se rappelant une multitude de souvenirs...

Les années de bonheur : sa rencontre avec Fantine sur la petite place du marché de Saint Alban un matin de mai, son départ puis son retour d'Algérie, de cette « sale guerre » comme la surnomment les historiens, à supposer qu'il y en ait de propres. Les souvenirs de cette guerre qui tenaient dans une valise en bois oublié au grenier. Il revoyait, le jour où ils s'étaient mariés et celui où ils avaient acheté et emménagé à la Salamandre. Tout le travail qu'ils avaient eu à défricher pour arracher la maison des griffes des ronces qui commençaient à mordre les murs décrépis. Et puis il y eut l'arrivée de Jacques..., leur Jacques, parti un peu après ses études pour se réchauffer dans le bureau climatisé d'une compagnie d'assurance sur la Côte d'Azur. Il ne le voyait plus qu'une fois l'an pour Noël et quelques jours en été, selon le peu de liberté que lui laissait son emploi du temps. Il s'est souvenu aussi de ce que furent les déceptions et les tristesses des fausses couches jusqu'à la naissance inespérée du fiston. Et puis il y eut ce jour ou l'enfer s'est abattu sur lui, lui et son petit bonhomme de Jacques qui avait six ans à l'époque. Ce fut ce jour où un chauffard cueillit Fantine sur le talus de la route alors qu'elle rentrait en bicyclette du marché. Et cet abîme que fût sa douleur, il le ressentait encore malgré toutes les années passées. Il était là, bien présent, profond et indélébile, à ne jamais cicatriser et à lui faire si mal ! Alors, il a tourné une autre page pour ne pas avoir à souffrir de trop et il a commencé à voir arriver ses « âmes fêlées » comme il les appelait : les boiteux, les insomniaques, les énurésies, les foulures, les verrues plantaires ou pas, et les zonas de tous poils et de tous bords.... Tous ses petits malheurs qui venaient des quatre coins du département et de la région pour voir « Monsieur Fernand » comme tous l'appelaient alors. Il en avait vu défiler parfois jusqu'à près de cinquante en une seule journée ! C'était énorme ! Il ne mangeait qu'un repas sur deux et dormait peu. Lui ne comptait pas.

Constatant avec le temps que tout ce manège qui avait lieu en dehors de ces horaires de travail ne désemplissait pas, il avait finalement laissé tomber son métier d'ajusteur à l'usine d'Aumont-Aubrac, ne se consacrant plus alors qu'aux autres et uniquement aux autres. Et de ce temps passé derrière la fraiseuse, il ne lui restait en mémoire que les cheveux bouclés des copeaux d'acier et les odeurs rances des huiles de coupe.

Sitôt Jacques parti à l'école, les séances de soins pouvaient alors commencer.

Toujours pensif, il avait cru un peu plus tard entendre depuis le banc où il se trouvait, des rires sortir du four derrière la maison..., les amis des dimanches matin qui venaient chercher leur miche de pain tout chaud, frais et croustillant. Il avait alors senti le levain et la farine cuite, entendu la croûte craquer en se refroidissant. Cela valait mieux que de respirer la limaille de fer et d'entendre les sifflements des machines à tourner.

Une fois par semaine ils se retrouvaient à plusieurs autour d'un saucisson, d'une miche encore tiède et d'une bonne bouteille de Roussette. Le dimanche (sauf exception), c'était jour de relâche et des parties de détentes entre copains, des moments qui servaient aussi à mieux supporter l'écrasante absence de Fantine. Le bon vieux temps à ce qu'il paraît. Et puis, petit à petit, comme un sac crevé perd son grain, les bons moments s'étaient estompés. Certains s'étaient retrouvés éparpillés par les bourrasques de l'existence et chaque printemps on comptait de moins en moins de grains... Doucement, sournoisement, la vie installait son hiver à la Salamandre.

Les saisons s'étaient effilochées et finalement, Fernand avait été le seul à rester, le seul à se retrouver avec son pain frais du dimanche, sa miche tiède, son saucisson sec et sa Roussette qui avait pris un sérieux goût de bouchon. Il ne pétrissait plus qu'un dimanche dans le mois et encore... Tout ça, histoire de tenir un semblant de rythme et de conserver quelques chauffes utiles à la maçonnerie du four. Les âmes malades, il n'en voyait plus guère non plus depuis qu'il avait pris l'habitude de décrocher le téléphone pour ne pas être dérangé. Toutes ses visites avaient fini par l'épuiser. Il se sentait un peu comme un puits tari qui n'aurait plus eu une seule goutte d'eau à offrir.

Et de ce « bon vieux temps », il ne restait plus que lui, « le vieux », Fernand.

Cela lui faisait drôle de se retrouver dans ce grand vide. Tout cet immobilisme après toute cette agitation, tant de silence après tant de chahut...

Au bout d'un long moment à repenser comme cela, son regard bleu avait coulé lentement en direction des prés autour de la maison. Le temps des primevères passé, les champs commençaient à se moucheter de boutons de pissenlits que l'on devinait doucement sous la lune pleine. Les bois noirs de la Combe au fond de l'ancienne treille, profonds comme une gueule gourmande, devenaient plus clairs eux aussi en ce début d'avril. Après être resté longtemps ainsi à observer dans la pénombre, Fernand s'est levé pour aller respirer une dernière fois l'odeur de la cuisine. Il avait fait le ménage de fond en comble durant plus d'une semaine. Il n'aurait pas aimé que l'on ait à redire.

Ses pas résonnaient autrement sur le carrelage, ils n'avaient plus le même son à présent que la pièce était vide. C'était un peu comme si déjà, il n'avait plus sa place ici et que son propre carrelage ne le reconnaissait plus.

Il vérifia une dernière fois encore s'il avait coupé l'arrivée d'eau et fermé correctement la bouteille de gaz sous l'évier. Une fois sur le palier il repensa encore à toutes ces années passées qu'il enfermait à double tour derrière la porte. Et puis sans se retourner, il est monté dans la Citroën GS.

Arrivé au bout du chemin caillouteux qui débouche sur la petite départementale, il aurait pu prendre à droite en direction de Saint Alban, ç'aurait été plus court. Mais avant cela, il lui restait deux choses à faire, deux choses d'importance.

Tout d'abord, il fallait qu'il dépose chez maître Pierre, notaire à Aumont-Aubrac, les clés qu'il avait glissées dans une enveloppe. Il ne voulait pas les garder, ne pas être tenté d'y retourner. Il n'était maintenant plus question de repousser ou de réfléchir. Les dés avaient été jetés. Sa décision était prise et il ne remonterait plus là-haut, plus jamais. Il lui resterait son album de souvenirs avec tout ce qu'il renferme, les bons et les moins bons moments que peuvent faire germer cinquante années d'une existence d'homme enraciné aux mêmes terres.

Même si cela faisait mal, atrocement mal, il ne remonterait plus.

En sortant de chez le notaire, il devait ensuite se rendre au bureau de poste pour s'assurer que la consigne avait bien été enregistrée, que la nouvelle adresse était conforme aux indications données et qu'il ne risquait pas d'y avoir de retard dans le suivi de son courrier.

Une fois ces deux choses accomplies, alors seulement il pourrait partir en se sentant un peu plus léger.

Si Goliath ne l'avait pas obligé à se décider aussi vite, certainement qu'il aurait vu les choses autrement, qu'il aurait eu du temps pour se retourner, se préparer. Mais voilà, on ne choisit pas, et la mort du vieux chien qu'il avait enterré il y a un mois avait précipité son départ. Depuis le temps qu'il sentait — malgré les soins prodigués —, de la gueule le renfermé et la bile chaude, il fallait s'y attendre. Goliath avait été un bon compagnon et le dernier avec qui il avait partagé ses ultimes moments à la Salamandre. Et maintenant qu'il se retrouvait seul pour de bon, c'était la peur de devenir gaga qui l'avait saisi. Il avait eu la frousse de ressembler aux murs de la maison, de s'y confondre, de s'y empierrer et de se fissurer sur place, lui aussi. La solitude se n'était bon pour personne, Fernand savait cela et il ne voulait pas se mettre à déraisonner, que les ronces et la friche l'agrippent lui aussi, que des idées farfelues enfouissent leurs racines empoisonnées dans une lézarde de son inconscient. Personne n'aurait été là pour sonner l'alarme, c'était la raison pour laquelle il avait préféré s'en aller.

Deux nuits après la mort du chien il n'avait toujours pas réussi à fermer l'œil. Cela le tracassait et il n'arrivait pas à se décider. Il réfléchissait et à son âge ce n'était pas raisonnable de réfléchir autant et de si peu se reposer. Alors, il avait fini par appeler l'étude de maître Pierre et tout avait été très vite. Le viager se poursuivrait après son départ comme convenu, à la seule différence que l'acquéreur pourrait prendre possession du bien une fois les clés déposées à l'étude. C'était une clause qui avait été entendue avec les Daubourg, le charmant couple d'instituteurs lyonnais qui avaient racheté la Salamandre. Maître Pierre les avait avertis par téléphone de cette situation nouvelle et imprévue et les choses s'étaient naturellement accélérées.

Dans les jours qui suivirent, Fernand reçut une lettre de Lyon dans laquelle les Daubourg lui signifiaient leur intention de venir passer l'été à la Salamandre et que s'il désirait leur rendre visite à ce moment-là, il y serait bien entendu, le bien venu !

Il n'avait donc pas eu d'autre choix que de plier bagages.

De toute manière, il ne se serait pas senti à vivre tout seul là-haut à papoter uniquement avec les nuages et les brins d'herbe ou les arbres..., à raconter ses misères aux soirs qui s'étirent inlassablement d'un hiver à l'autre en attendant que vienne le dernier. Non, il en avait soupé, n'avait plus la force d'affronter sa solitude comme par le passé. Les années s'étaient emballées à la vitesse d'une fusée et il n'avait rien vu venir ou si peu. À peine s'était-il retourné que, hop ! Cela lui paraissait parfaitement dérisoire une vie d'homme vu d'ici : le temps de naitre et de s'éveiller, de traverser l'enfance comme on tourne les pages d'un livre, d'éparpiller trois ans de jeunesse en Algérie et puis la tenaille des soucis des adultes qui se referme. Et enfin au bout du compte, la vieillesse qui vous avale et vous fane par petits bouts, sans avoir eu même la courtoisie de vous prévenir et de vous demander votre avis. Un point final au bout d'un livre écrit comme on peut, chacun dans son coin avec ses maux à soi. Chacun ses petites misères et ses joies qui les repoussent un peu plus loin à chaque bout de ligne, au lendemain et au lendemain d'après, interminablement, chapitre après chapitre, avant de refermer la couverture.

Tout ce constat lui paraissait tellement futile à présent, qu'il avait le sentiment que c'était cela qu'il suivait ce matin-là, dans les premiers rayons du soleil : toute sa vie entassée à craquer dans ce corbillard d'un inconnu s'en allant vers sa dernière demeure. Il imaginait que Fantine y était enfermée, que s'y trouvaient également tous ses gens qui venaient lui rendre visite, ou pour le pain, ou pour le coup de Roussette, ou pour un membre démis. « Le petit garçon..., comment s'appelait-il déjà ce petit garçon qui jouait avec Jacques avant les séances ? Pascalou ! Oui, c'est ça, Pascalou, se souvenait Fernand. » Il l'avait guéri d'une fièvre que tous les médicaments de tous les médecins n'étaient pas parvenus à repousser. L'enfant avait été soigné et il avait disparu avant de réapparaître plusieurs années plus tard. Il était alors devenu un jeune homme. Il avait retrouvé Jacques et ils avaient à nouveau sympathisé comme par le passé, au temps de leurs enfances. Ils s'étaient ensuite revus souvent, jusqu'à cet autre jour où ce fut une lettre qui arriva, une lettre signée de ses parents annonçant que leur fils avait été retenu et avalé par un bras de la Durance alors qu'ils étaient en vacances.

Avec tous ces souvenirs qui souvent refaisaient surface et à la manière qu'ils avaient de le torturer, la vente en viager, cela lui avait finalement paru être la bonne solution. En tout cas, la meilleure dans son cas à lui.

La petite route s'est élevée sur une centaine de mètres et le cortège a quitté le tapis de goudron pour s'enfiler dans l'allée de terre battue du petit cimetière surplombant le village. Les bruits de pas du troupeau sont devenus plus sourds. Un peu de poussière rouille s'est soulevée au milieu des piétinements lourds et les pneus du corbillard semblaient écraser des coquilles sèches. Toujours sans relever la tête, Fernand comprit qu'il fallait bifurquer. Il emboîta le pas, se tenant à distance, un peu en retrait. Il percevait venant de l'autre bout de la file, les sanglots étouffés habituels. Il ne voyait rien et surtout ne voulait rien voir, juste il entendait. Cela était suffisant.

C'était pour panser cette déchirure à l'avant du cortège qu'il était là. S'il avait pu faire plus encore, sûr qu'il l'aurait fait ; il savait ce que signifiait cette souffrance et toutes ces rivières de peine. Mais pour le moment, il ne pouvait rien d'autre, juste il savait que cela passerait plus vite à présent...

Et puis, voilà qu'il s'est mis à ressentir les picotements dans les creux de ses mains. Parfois, c'était l'une, parfois l'autre, parfois encore les deux s'y mettaient en même temps. Ce matin, c'était les deux et c'était plutôt bon signe.

À l'avant, la cadence ralentit et le corbillard s'immobilisa à hauteur d'un monticule de terre tout frais que le soleil commençait à faire craquer.

Fernand s'épongea le front avec son mouchoir et le curé entama son oraison.