Sans titre

 

Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune. 
Martial Victorain
L’Astre Bleu Editions (2013)

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(Par Annie Forest-Abou Mansour)

   La mort de Goliath, son vieux compagnon à quatre pattes, précipite le départ de Fernand Malicier, personnage plus vrai que nature, reconnaissable à un tic gestuel : il « enfil ( e ) «  toujours « machinal, un pouce dans la boucle d’une de ses bretelles ». Cet « ancien ajusteur d’Aumont-Aubrac », âgé de soixante seize ans est encore ingambe. « Il était un arbre ». Assimilé à un végétal, il tient solidement enfoncé dans la terre où il a ses racines, en communion constante avec la nature, y puisant sa force physique et morale. Mais « la mort de son vieux chien qu’il avait enterré il y a un mois avait précipité son départ », il a eu peur « que les ronces et la friche l’agrippent lui aussi, que des idées farfelues enfouissent leurs racines empoisonnées dans une lézarde de son inconscient ». Fernand décide alors de quitter la Salamandre, sa maison hantée de souvenirs : « Les années de bonheur : sa rencontre avec Fantine, (…) l’arrivée de Jacques », son fils unique, puis les années sombres : le décès de son épouse tendrement aimée, cette absente toujours intensément présente, les rumeurs insidieuses… Leurré par une publicité menteuse, il choisit de s’installer dans la résidence du Perce-Neige, une maison de retraite dont « le prospectus glacé (…) avait été un bon attractif, un collant de la même espèce que ceux dont on se sert pour attraper les mouches ! Et il s’y était laissé engluer ».

   Martial Victorain, l’auteur de Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune, entraîne le lecteur dans la réalité des maisons de retraite, antichambres de la mort, qui donnent une impression d’étouffement, d’emprisonnement. Malgré un accueil apparemment sympathique, une directrice au premier abord accueillante, en réalité « une femme d’autorité », l’ambiance s’avère vite sombre. D’emblée, l’odeur fétide du lieu s’impose, une odeur « de (…) médication, celle artificielle de la violette et des produits de nettoyage, celle des désinfectants qui empestaient l’eau de javel et l’ammoniaque ». Le spectacle donné à voir est tragique. Des êtres réifiés, figés, usés qui « n’intéresse (nt ) plus personne depuis longtemps », attendent inlassablement, inéluctablement : « des petites vieilles ratatinées, entreposées là comme des sacs de pommes de terre, se tenaient avachies sur des fauteuils de similicuir rose alignés contre une large baie coulissante. (…) une poignée de vieux fripés ». Tous végètent, sans joie, sans plaisir, absorbant une nourriture insipide, buvant du « café (…) à la couleur et (au) goût (de) thé mal infusé ». La plupart d’entre eux, abandonnés dans une déréliction inexorable, subissent leur vie, maltraités parfois par certaines aides soignantes comme l’explique monsieur Marronnier, paralysé du côté gauche : « elle m’asperge d’eau de Cologne si je ne me retourne pas assez vite pour ma toilette ou si je m’assois de travers par exemple. (…) Elle vise les yeux ! ». De surcroît, ils sont drogués par un médecin dont « les petits vieux (sont) un portefeuille assuré », des clients et non des patients comme le révèle l’apocope « mes cli » : « mes cli…, mes patients, se reprit habilement le docteur Dubondeau au comble de l’énervement ». Dans l’univers sordide de la maison de retraite, tout est encadré, dirigé, imposé : « un seul tableau au mur est toléré ». La liberté, la vie elle-même sont absentes.

   Heureusement grâce à Fernand, ce monde sclérosé va bouger. Empli d’amour, de générosité, d’empathie, doté d’une disposition à soulager les douleurs physiques et morales, toujours dans l’accompagnement de l’Autre, rayonnant d’énergie vitale, Fernand prend possession de son environnement. Dans la maison de retraite où les êtres humains tombent en ruine, Fernand va insuffler une renaissance. Il va permettre aux petits vieux d’échapper à la morosité à laquelle ils semblaient condamner. Il les catapulte hors de leur espace temps carcéral. Grâce à lui, « les prêts à mourir » (…) « se sent (ent ) enfin prêts à vivre ». Leurs douleurs s’effacent, la joie de vivre s’empare d’eux, l’enthousiasme et l’esprit de révolte de leur jeunesse renaissent. Ils abandonnent les somnifères et autres calmants, obtiennent l’autorisation de sortir le soir de la maison de retraite, de marcher au clair de lune. Ils vont même s’embarquer pour le Mont Saint-Michel, « dans une ambiance joyeuse de départ en colonie de vacances », moment délicieux de liberté, de rupture du quotidien, de rêve, d’union. Ils vivent enfin une vieillesse douce et heureuse. Comme le souligne le narrateur, « La vieillesse, cela doit être doux comme un crépuscule d’été. » Du début à la fin de son existence, l’être humain doit être aimé, respecté et connaître la joie.

   Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune donne à appréhender des moments de vie, trop souvent ignorés, dans toute la force de leur émotion à travers le regard, les sentiments de Fernand, être rempli d’amour, et les mots, le style des différents protagonistes qui communiquent la force intime de leur ressenti. Un souffle poétique en osmose avec la nature et avec les vibrations de la vie amplifient la musique du texte, son hyperesthésie tricotée cependant avec des notes humoristiques. Le sublime ouvrage de Martial Victorain est un hymne à l’Amour (« seul l’amour est la clé des possibles »), à la nature, à la Vie, précieuse, simple et vraie, loin des masques et des apprêts, que nous devons savoir voir et regarder : « ils étaient submergés par ce spectacle de vie qui se répétait partout sur terre et à l’infini ; partout où les hommes, petits dieux juchés sur leurs bûchers des prétentions, avaient oubliés de regarder ».